dimanche 13 avril 2014

Débourrage

Après avoir découvert tardivement la jolie provocation publiée dans la rubrique "Sport et Forme" du journal Le Monde concernant les Jeux Paralympiques, je partage ci-dessous le billet que j'ai envoyé au journal. Pas de réponse reçu quant à sa possible publication mais j'espère qu'elle atteindra au moins sa cible, l'auteur.

Pour ceux qui n'ont pas lu l'article initial, il est en ligne:
Et la réponse que je me suis amusé à composer:

 

Débourrage


W. Tyler - ©  Dmitry Lovetsky/AP Photo
Quand j'ai lu la première fois votre article “confession d'un bourrin”, j'ai pensé que derrière ces mots se cachait un journaliste sportif qui aurait eu la finesse de se reconnaître comme un “bourrin”. Au delà de l'absurdité de l' argumentaire - dont le semblant de logique soutenu par les points 1/ 2/ 3/ est désopilant - je trouve très intéressant de découvrir ensuite quelques commentaires en ligne qui vont dans le sens de l'article. Du coup, je réagis.

A Sochi, j'étais acteur, certainement mal placé pour jauger la motivation des 4 millions de téléspectateurs, et des autres. Mais le fait de zapper massivement les épreuves Paralympiques, ce que prétend l'auteur et dont Le Monde semble avoir fait sa ligne éditoriale, peut-il vraiment s'expliquer par l'absence d'identification ? “Je ne peux apprécier le jeu que s'il se fait avec le même corps que le mien”, dixit point 1. Outre le fait que tant d'handicapés, au sens large, apprécient les exploits des valides, c'est le geste poussé à sa perfection qui ravit d'ordinaire les amateurs de sport. Et spécialiste ou non, pratiquant ou non, capable ou non d'”évaluer”, cela ne change rien: le regard peut se laisser happer par le lanceur de Javelot déchaîné, la grâce de la patineuse sur glace, la concentration du joueur de curling aussi bien que par l'équilibre de l'unijambiste qui descend en ski à 100km/h. Sans compter que le suspens de la compétition, indépendament de la discipline, escamote largement le “soupçon d'un avantage indû” (dixit point 2). Le Tour de France ne reste-t-il pas étonnament populaire contre vent et marée d'EPO ?
Mais être prétentieux et égocentrique est le droit de chacun. Les bourrins en abusent.
Le problème n'est pas dans le sport. Il est ailleurs.

Derrière la grossiêreté revendiquée comme ligne de conduite - et magnifiquement illustrée en point 3 par l'ignorance de l'existence de compensations, similaire au golf – votre réaction épidermique combinée au besoin de se justifier à tout prix en dit long sur le travail de débourrage nécessaire. 

Pareil au cheval mal dressé qui craint ce qu'il ne connaît pas, l'écrivain bourrin est fuyard. C'est cette anxiété qu'il faut comprendre et tenter de juguler – pour votre bien et celui de vos semblables. Les handis font-ils donc si peur qu'on ne peut en supporter la vue plus d'une minute ? L'image de ces rescapés de maladies et d'accidents évoque-t-elle si fortement la mort ? J'ai beaucoup vécu avec des monstres, (salut les copains), et s'il est vrai qu'au début, la différence peut effrayer, j'ai été surpris à quel point l'oeil et l'esprit classent vite “la monstruosité” au rang des banalités. Surmonter sa peur initiale est toujours payé de retour. Par la beauté du geste. Pour les découvertes qui s'ensuivent. Pour la santé mentale.

Bien entendu, cette courte réponse pourrait s'achever là, et je pourrais renoncer à toute lecture supplémentaire des inepties écrites par Bégaudeau. Paraphrasons: “il a écrit des livres ? Je suis bien content de le savoir et content qu'ils existent. Grand bien fasse à ses lecteurs, mais en ce qui me concerne, je n'en lirai rien. Jamais. Pas une ligne. Désolé.”
Trop facile. Je préfère en lisant vos livres tenter de percer le mystère du bourrin. Pourquoi à l'instar de tant de gens gardez-vous vos oeillères quand rien n'interdit de tourner les yeux ? Pourquoi cette limite mentale ? Parviendrons-nous un jour à dissiper cette peur et banaliser la différence ?

Oui, lisons-tous Bégaudeau; ne nous détournons ni des bourrins, ni des handicapés.

1 commentaire:

Bob Hatteau a dit…

Quand François Bégaudeau, commentateur sportif émérite du Monde, fustige les jeux paralympiques, il a raison.

Prenez le fameux « geste de sport » qu’on ne peut « évaluer qu’à l’aune de [ses] propres performances, réelles ou potentielles ». Comment, par exemple, peut-on envisager de regarder du dressage – en parlant de bourrin… – rare sport dans lequel homme et femme s’affrontent sur un pied d’égalité ? Comme Bégaudeau, je ne peux absolument pas percevoir la beauté du « geste de sport », alors que le corps de la championne du monde 2014, Charlotte Dujardin, n’est pas « doté(e), à la base, des mêmes capacités que le mien ». Il y a quelques mois, lors du Grand Slam de Bercy, je me suis fait la même remarque pour le judo. Que viennent faire toutes ces catégories de poids ? Tous les judokas n’ont-ils pas deux jambes, deux bras deux yeux, un nez, une bouche… ? Ces catégories rallongent de manière interminable le tournoi et nuisent à la qualité du spectacle : imaginez Teddy Ryner (2 m 04, 130 kg) qui lance sur Ugo Legand (1,75 m, 73 kg) un kata-guruma (l’adversaire s’envole au-dessus des épaules de son bourreau, avant de s’écraser sur le tatami – je ne décris pas la prise pour Bégaudeau, grand connaisseur devant l’éternel, mais pour ceux qui ne sont pas familiers avec cet art martial). Quel magnifique « geste de sport » !

Ah ! Bégaudeau ! Nouveau génie du commentaire sportif : « une compétition est vécue intensément si elle porte des enjeux ». Que c’est profond ! Et la suite… quelle acuité ! « Je déteste qu’un joueur de foot ou de rugby soit expulsé : cela biaise le test de suprématie ». Mais comme il a raison ! Moi non plus je ne comprends pas que les tacles dans le plexus, les crampons dans les couilles, les coudes dans le nez, les fourchettes, les oreilles arrachées… soient injustement sanctionnées d’une expulsion – n’oublions pas « la beauté du geste ». Et quand Bégaudeau écrit que son « intérêt pour la F1 sera toujours légèrement entaché par le sentiment que c’est la bagnole qui fait tout », là je plonge avec extase dans cet abîme de connaissances sportives... en espérant quand même qu’il y ait un fond. Quant aux « adjuvants technologiques de nos champions paralympiques », il est sûr que c’est un gros scandale : les amputés n’ont qu’à descendre sur le cul, les paraplégiques n’ont qu’à rouler jusqu’en bas et les malvoyants n’ont qu’à arrêter de skier. La foire, plutôt que les stades, pour tous ces bouffons sans pattes, ni bras ! D’ailleurs, comme Bégaudeau, je préfère ne pas aborder le sujet des adjuvants synthétiques de nos vrais champions (ceux qui ont tous leurs membres entiers, les gens normaux, quoi - NDLR), parce qu’ils sont un peu comme le sel et le poivre de la vinaigrette... Au fait, nous n’avons pas non plus parlé de l’adjuvant pognon dans le vrai sport (pas celui des diminués physiquement, l‘autre). Mais il est vrai que si le Real a un budget avoisinant les 520 millions d’euros alors que celui d’Evian tourne autour de 30 millions d’euros, ce n’affecte en rien le « geste de sport ».

Mais ce que j’ai préféré dans le texte de Bégaudeau, c’est la « fusion de 2 et 3… pour jouir ». Que c’est bon ! Quelle démonstration, quelle logique… Bravo ! Notre spécialiste es-sport a encore une fois raison : il n’est pas pertinent qu’un aveugle, un paraplégique, un hémiplégique, un agénésique de l’avant-bras gauche… s’affrontent. Pas plus qu’un noir, un blanc, un jaune, un blond, un brun, un grand, un petit, un gros, un maigre… Au nom du beau « geste de sport », sélectionnons nos sportifs et éliminons toute la vermine de la terre ou, au pire, parquons-les dans des camps où ils pourront faire joujou entre eux, sans venir polluer soixante heures d’antenne de notre chère télévision.

Merci encore pour votre tribune salutaire, Bégaudeau, et tous mes respects au Monde qui s’améliore de jour en jour.

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